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Avignon, Théâtre du Balcon : L’Etrangère - Définitivement un chef-d’œuvre. Jusqu’au 6 avril 2025

L’Etrangère, une pièce librement inspirée de l’Etranger de Camus, adaptée et mise en scène par un Jean-Baptiste Barbuscia inspiré, cartonne depuis sa première représentation le 31 mars 2025. A voir en urgence jusqu’au 6 avril au théâtre du Balcon à Avignon, Cie Serge Barbuscia


© Gilbert Scotti
© Gilbert Scotti

Une reconstruction poétique

Jean-Baptiste Barbuscia, au travers de cette quête de vérité, a cette capacité de démonter le texte, en le réduisant à des détails que nous pouvons facilement saisir pour ensuite le reconstruire poétiquement en nous entraînant dans le tourbillon de sensations et d’idées et en revenant aux niveaux de Camus.

Une adaptation et une mise en scène magistrales signées Jean-Baptiste Barbuscia

Avec l’Etrangère, Jean-Baptiste Barbuscia entre définitivement dans le cercle très fermé des grands metteurs en scène. Traitée à la façon d’une enquête policière où rien ne manque du processus de l’investigation : constatation des faits, rassemblement de preuves, identification des personnes, reconstitution, jusqu’au tableau où sont épinglés les différents personnages reliés par un fil rouge à la façon d’un chemin d’appréhension, L’Etrangère nous ouvre la porte de Camus par le regard actuel, acéré, passionné, revendicatif, de Marie, seule étudiante au cours d’un professeur brillant mais formaliste.

Marie

Marie revendique la place de Marie Cardona comme personnage central -et oublié- de la pièce de Camus qui explore profondément l'absurde et la condition humaine, thématiques qui résonnent chez la jeune femme moderne cherchant à donner sens à son existence dans un monde souvent perçu comme chaotique. Ce faisant elle nous pousse à nous interroger sur les rôles de genre, leur portée et comment certains personnages féminins comme Marie dans L'Étranger peuvent être perçus sous le prisme du féminisme moderne. Cette réflexion nous amène à discuter de l'évolution des rôles féminins et de la manière dont la voix des femmes a été historiquement marginalisée.

La Liberté et l'Authenticité

Marie incarne une certaine forme de liberté, de spontanéité et d’authenticité dans ses actions et ses sentiments. Elle nous donne à voir une Marie Cardona qui aime Meursault sans conditions, sans attentes d’une relation conventionnelle, avec une approche de l’amour plus libérée, moins idéaliste, une figure qui remet en question les normes sociales et les attentes traditionnelles concernant l’amour et les relations. Cette exploration de l'autonomie dans les relations amoureuses résonne avec les idéaux féministes modernes, prônant le droit à choisir librement ses émotions et ses engagements.

La Condition Féminine

En analysant Marie Cardona, la jeune étudiante explore la façon dont son personnage peut être perçu dans le contexte de la condition féminine. Bien que Camus dépeigne Marie avec une certaine légèreté, son traitement est révélateur des limites imposées aux femmes des années 1940. Marie peut être vue à la fois comme une figure d’émancipation et comme un personnage qui, en fin de compte, souffre des choix d'un homme. Marie ouvre un dialogue sur les thèmes de la liberté, de l'amour, de la condition féminine, explorant les complexités des relations humaines, sur leur évolution et combien ces questions demeurent pertinentes dans un monde moderne en constante mutation.

Marion Bajot et Fabrice Lebert, des valeurs sûres

Marion Bajot en Marie et Fabrice Lebert, le professeur, incarnent à la perfection leur personnage. Mais pas seulement. Ils sont successivement et conjointement Meursault, juge, avocate, condamné… Il faut pourtant de la bouteille pour entrer avec une facilité et une prise de rôle déconcertantes dans la peau :
- de Meursault, confronté à l’absence de sens dans sa vie, condamné plus pour son détachement émotionnel que pour son crime et dont l’indifférence questionne le sens des valeurs sociales.
- de Raymonde Sintès, ce voisin de Meursault caricatural de violence et de machisme.
- du juge, représentant de la justice qui incarne les normes sociales et la façon dont elles influencent le jugement moral et dont le comportement envers Meursault montre l'absurdité des conventions sociétales.
- de l’Arabe – le frère. Sa mort symbolise la brutalité humaine et l'impact des actions des personnages, souvent prises sans réflexion.
- de Marie Cardona. Amante de Meursault, elle représente l'amour et l'affection normales que Meursault ne peut pleinement apprécier. Elle souligne son incapacité à établir des connexions humaines profondes.

Et si tout cela était : AMOUR

L'Étranger est une œuvre fascinante qui interroge la condition humaine et la place de l'individu face à un monde qui semble dépourvu de sens. À travers le personnage de Meursault, Camus souligne l'absurde de l'existence et la nécessité de faire face à sa propre mortalité, tout en remettant en question la notion de justice et de moralité dans un monde indifférent. L’Etrangère, elle, nous mène, à la conclusion de l’enquête, écrite en lettres de feu sur le tableau des enquêteurs : l’amour.
Une mise en scène tirée au couteau, un décor créatif, ingénieux, qui dynamise la mise en scène et renforce l’effet visuel, la fluidité ; une mise en lumière intelligente ; une musique qui crée l’atmosphère et résonne comme un rappel ; des comédiens convaincants, bien dans leurs rôles, et un message subliminal, l’Amour.

Par-dessus-tout un hommage à l’enseignant

Jean-Baptiste Barbuscia réussit le défi à la fois de ressusciter Camus, donnant à ceux qui l’ont lu l’envie de s’y replonger et à ceux qui ne l’ont pas lu le désir obsédant de s’y plonger, à la fois de démystifier, de clarifier la littérature dite de l’absurde et surtout d’y adjoindre une autre dimension : la passion de l’enseignement, la transmission.

L’émotion à la fin : lecture d’une lettre de Camus à son instituteur

« Cher Monsieur Germain, …On vient de me faire un bien trop grand honneur, que je n’ai ni recherché ni sollicité. Mais quand j’ai appris la nouvelle, ma première pensée, après ma mère, a été pour vous. Sans vous, sans cette main affectueuse que vous avez tendue au petit enfant pauvre que j’étais, sans votre enseignement, et votre exemple, rien de tout cela ne serait arrivé. (…)
Je vous embrasse, de toutes mes forces. 
Albert Camus

Marie, l’étudiante, envoie une lettre à son professeur. C’est celle que Camus a écrit au sien. Il la lit. Emotion dans la salle qui écoute avec la même attention que l’on prête au public de l’inoubliable ‘Le cercle des poètes disparus’. Sublime message qui donne à la pièce ‘L’Etrangère’ un argument nouveau indissociable de l’amour. L’amour des autres, celui par qui le monde peut encore être sauvé, l’amour de la culture, la transmission. Un hommage émouvant à tous les enseignants qui se battent avec leurs mots pour sauver in extremis l’humanité tout entière.
Merci Théâtre du Balcon pour cette leçon d’humanisme et de respect.
Danielle Dufour-Verna

Danielle Dufour-Verna
Mis en ligne le Mercredi 2 Avril 2025 à 14:28 | Lu 179 fois

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